Ça a commencé au travail, il y a longtemps déjà. Une collègue qui sourit en m'entendant buter sur un mot, un client au téléphone qui ralentit sa phrase pour mieux m'écouter, un « vous avez un accent adorable » lâché entre deux dossiers, comme un compliment poli qu'on referme aussitôt. Le jour, mon accent brésilien est une curiosité gentille. On le trouve charmant, exotique, on me demande d'où je viens en souriant, et puis on passe à autre chose.
La nuit, au téléphone, c'est très différent. Le même accent, les mêmes voyelles ouvertes — et pourtant, plus rien à voir avec la curiosité polie du bureau. Ce que je dis compte parfois moins que la façon dont je le dis. Un homme qui m'écoute tard le soir n'entend plus une étrangère sympathique. Il entend autre chose, qui s'installe plus bas que les mots.
Ma voix qui chante
Le portugais du Brésil ne se parle pas vraiment, il se chante presque. Les phrases montent et descendent, les voyelles s'étirent, chaque mot porte un peu de danse en lui avant même qu'on y pense. Même en français, cette musique ne me quitte jamais complètement : mes phrases gardent ce mouvement, ce roulis, ce petit rebond sur certaines syllabes que je ne cherche plus à corriger.
On m'a dit un jour que ma voix « donnait envie de fermer les yeux pour mieux l'entendre ». Je n'ai jamais oublié cette phrase. C'est exactement ça, je crois : un accent, quand il chante, on ne l'écoute plus seulement avec les oreilles.
Ce qu'elle déclenche, une fois la nuit tombée
Je me souviens d'un appel en particulier. Un inconnu, une voix d'homme un peu fatiguée, le genre de soirée où on décroche sans trop savoir ce qu'on cherche. J'ai dit bonsoir, juste ça, et j'ai senti au silence qui a suivi que quelque chose venait de se passer avant même que la conversation commence vraiment.
Il m'a demandé de répéter une phrase, n'importe laquelle, rien que pour l'entendre à nouveau. Je crois qu'à un moment il ne m'écoutait plus pour ce que je disais, seulement pour cette langue étrangère qui traînait derrière mon français, ce petit accent qu'aucune école ne m'apprendra jamais à effacer, et que je n'ai plus envie d'effacer de toute façon.
J'ai compris, cette nuit-là, que mon accent n'était pas un détail qu'on remarque en passant. C'est une gostosa promesse à lui seul — ce mot qu'on emploie là-bas pour dire qu'une chose a quelque chose d'irrésistible sans qu'on sache trop l'expliquer. Il installe une chaleur avant même que j'aie dit quoi que ce soit d'osé. C'est peut-être pour ça que certains hommes cherchent volontairement ce genre de profil venu d'ailleurs, et cette ressource en parle bien : l'accent, à lui seul, raconte déjà un pays entier avant le premier mot vraiment dit.
La voix comme peau
Je crois que c'est ça, au fond, mon accent au téléphone : une peau qu'on ne voit pas mais qu'on sent quand même. Rien à toucher, rien à regarder, juste cette musique brésilienne posée sur mes phrases françaises, et pourtant elle produit le même effet qu'une main posée quelque part qu'on n'attendait pas. Un beijo — un baiser — se donne avec la bouche autant qu'avec la voix, je l'ai vérifié plus d'une fois.
Alors non, je ne corrige plus mon accent, je ne le gomme plus pour paraître plus « d'ici ». Il dit d'où je viens, et cette petite saudade — ce manque doux, propre au Brésil, qu'aucun mot français ne traduit vraiment — qui se glisse dans ma voix certains soirs sans que je la cherche. J'en parle plus longuement dans ce que les Français imaginent vraiment de la sensualité brésilienne, où mon accent n'est qu'un chapitre parmi d'autres.